Martine Aubry attaque tous azimuts dans une interview exclusive au Journal Du Dimanche. La patronne du PS veut conjurer vingt ans de néo-libéralisme, et fustige les coups de menton de Nicolas Sarkozy.
On dit souvent que la gauche ne s’est pas remise de la chute du mur de Berlin?
La gauche a baissé la garde à la fin du communisme. Nous avons laissé le capitalisme s’emparer et se griser d’un événement qu’il a présenté comme sa victoire. Le mur de Berlin est tombé, mais le
mur de la finance s’est levé et a étouffé l’économie réelle. On a privilégié le court terme: les profits pour certains, au détriment d’un projet collectif porteur de progrès pour
tous.
Quand la menace communiste existait, le capitalisme se tenait mieux?
Disons plutôt qu’à la chute du Mur, le capitalisme s’est retrouvé comme seul modèle dans le monde et qu’alors un capitalisme
ultralibéral est né et s’est cru tout permis. Ce sont ces mêmes libéraux américains qui ont débarqué dans les pays de l’Est avec la volonté de détruire tout ce qui représentait le régime
antérieur, en particulier l’Etat et les services publics, laissant la place à l’enrichissement de quelques-uns et au règne des mafias.
Donc, ce 9 novembre n’est pas "votre anniversaire"?
Au contraire, la fin des régimes communistes,
c’est mon histoire, et celle de la gauche démocratique! C’est aussi la réunification de l’Allemagne et l’élargissement de l’Europe. Mais je mesure l’erreur des progressistes: nous avons cru que
le retour de la liberté suffirait à tout régler… L’Europe n’a pas été au rendez-vous après 1989. On aurait dû accompagner les ex-pays de l’Est dans un régime de transition conservant un Etat
protecteur et faisant naître un marché efficace.
Vous en voulez aux grands dirigeants de l’époque?
J’en ai beaucoup parlé avec mon père, qui aurait voulu que l’Europe s’implique davantage dans la construction de ce nouveau monde… Mais au-delà de cette analyse
du passé, sachons en tirer les leçons pour l’avenir: le triomphe de l’ultralibéralisme a été une illusion. La crise économique a montré combien ce système marchait sur la tête. C’est bien un
nouveau modèle que la gauche doit construire.
Une gauche qui n’est donc plus social-libérale?
Certains ont considéré que la financiarisation de
l’économie était le comble de la modernité. Mais la gauche en France a mieux résisté à cette idée fausse. Et aujourd’hui, le Parti socialiste est uni autour d’une idée simple et forte: le
dérèglement est tel qu’il ne s’agit plus d’amender le libéralisme ou de corriger ce capitalisme à la marge. Il s’agit de changer le système, de changer de système. C’est à cela que nous
travaillons…
Vous revenez aux slogans d’avant 1983, la "rupture avec le capitalisme" abandonnée au contact du
réel?
Laissez les slogans et parlez du réel, justement: l’ultralibéralisme nous a envoyés dans le mur. Or, aujourd’hui, tout revient comme avant la crise! Les rémunérations des hauts dirigeants, les bonus des traders, les stock-options, les avantages d’une minorité, alors que les inégalités s’accroissent et que le pouvoir d’achat stagne pour le plus grand nombre. Face à cela, un président de la République qui parle de régulation mais refuse de discipliner qui que ce soit. Expliquez-moi pourquoi les députés UMP n’ont pas voté la proposition socialiste d’augmenter de 10% les impôts pour ces banques, sauvées par l’argent public, dont les profits sont aujourd’hui de retour et qui ne financent pas les PME?
Vous regrettez le ralliement du PS au marché?
Le marché, c’est l’initiative et l’innovation, ce qui
me va parfaitement. Mais les principes qui le déterminent, la concurrence, l’individualisme, le court terme ne peuvent s’appliquer aux biens collectifs - l’éducation, la santé et encore moins à
la société. Le marché doit être régulé, sinon il peut être destructeur pour l’économie. Prenez ce sous-traitant de l’automobile, Molex, dont la France a suivi l’agonie. Une entreprise rachetée
par des actionnaires américains, qui l’ont vidée de sa substance avant de l’exécuter. Le Parti socialiste a proposé, dans un cas comme celui- là, la mise sous tutelle judiciaire d’une entreprise
mise en danger par son actionnariat.
Cela changerait quoi?
Pour Molex, cela aurait empêché ce pillage à la hussarde d’une entreprise
performante et profitable… De même, le gouvernement devait exiger des grandes entreprises automobiles qu’elles refusent de transférer leurs commandes aux Etats-Unis. L’Etat aide l’automobile, il
peut exiger un comportement décent…
Il s’agit plus de volontarisme que d’un changement de système.
Le changement, c’est une preuve. Il faut installer un cadre législatif, qui force à changer de logique. Un exemple? Refonder l’impôt sur les sociétés, le moduler à des taux différents pour
favoriser les entreprises qui réinvestissent une partie de leur profit en recherche, en équipements ou en formation, par rapport à celles qui les distribuent largement à leurs actionnaires. Je ne
connais pas de patron sérieux qui s’opposera à cette mesure.
Nicolas Sarkozy, lui aussi, a son arsenal de discours et de mesures régulatrices?
Vous plaisantez?
Le Président a une large panoplie de discours, le doigt levé contre les "patrons voyous" et les coups de menton contre les abus des banquiers. Mais d’actes concrets et efficaces, jamais! Ce n’est
pas l’étalement des bonus qui changera la donne. Il aurait fallu les limiter, supprimer les stock-options pour les grandes entreprises, encadrer les hautes rémunérations; nous l’avons proposé à
l’Assemblée, prenant, là aussi, au mot les discours du Président! Mais, bien sûr, l’UMP, le parti du Président, n’a pas voté cette mesure de bon sens.
Vous soutenez le grand emprunt pour sa part de volontarisme? A 100 milliards, à 30 milliards?
C’est
une opération médiatique: la France n’a pas de problème pour emprunter sur les marchés financiers. Un emprunt auprès du public implique qu’on donne des avantages à ceux qui souscrivent: on va
donc ajouter un cadeau fiscal de plus pour les privilégiés et une charge complémentaire pour les contribuables? En revanche, il y a à l’évidence besoin de relancer l’économie et de préparer
l’avenir. Mais mobilisons déjà pour cela les 50 milliards de cadeaux fiscaux et de nouvelles niches fiscales réalisés par la droite depuis 2002!
Et comment dépenseriez-vous cette cagnotte?
De trois manières. En relançant l’économie par le
soutien au pouvoir d’achat des ménages pour relancer la consommation. C’est indispensable. L’économiste de la Caisse des dépôts Patrick Arthus le demandait lui-même cette semaine. En préparant
l’avenir: en investissant dans la recherche, en accompagnant l’industrie dans sa transformation "verte" - je préfère dire "durable"… En mettant en place un plan de transports collectifs carbone
zéro. C’est aussi l’idée de Borloo. Qu’on lui donne les moyens! Et enfin, nous proposons un fonds d’intervention pour aider les PME. J’ai dit au Premier ministre que les régions socialistes déjà
très engagées pourraient accompagner l’Etat sur de telles actions.
"Les régions socialistes"… C’est une entité cohérente, dont vous seriez la contre-présidente?
En
tout cas, les régions, elles, ont fait face à la crise comme d’ailleurs les autres collectivités locales de gauche! Leur plan de relance a été deux fois supérieur à celui de l’Etat. Et leur
action est actuellement menacée par les réformes territoriales et fiscales du gouvernement. Les modalités choisies par le gouvernement pour réformer la taxe professionnelle sont aberrantes. Les
collectivités locales n’auront plus de prise sur la fiscalité des entreprises et ne pourront donc plus agir que sur les impôts des ménages. Pour la gauche, c’est un piège mortel que Nicolas
Sarkozy tente d’imposer. On étrangle nos collectivités locales, pour pouvoir expliquer ensuite que la gauche pressure les ménages!
Il ne fallait pas supprimer la taxe professionnelle?
Bien sûr que si, mais sans cadeau pour les
entreprises, et par une taxe sur la valeur ajoutée qui favorise les entreprises industrielles et les entreprises de main-d'œuvre. Nous l’avons proposé, nous n’avons pas été écoutés.
Vous décrivez un pouvoir forcément pyromane ou incompétent?
Je n’ai pas envie de faire dans la
formule. Je constate un pouvoir qui obéit trop souvent à des motifs politiciens, au détriment de l’intérêt général et de l’avenir. Les faits sont là: un échec économique et social, et un
Président qui veut mettre le pays sous sa coupe. Ainsi, sa réforme territoriale vise d’abord, par un changement de scrutin, à reprendre les collectivités locales à la gauche.
Vous ne faites pas crédit au Président de sa volonté de changement?
Changer pour quoi faire? Il
faut retrouver le sens de la réforme. Qu’elle redevienne synonyme de progrès pour notre pays et pour les Français. Le PS avait fait des propositions pour relancer la décentralisation… Mais cela
n’a pas intéressé le pouvoir. Après deux ans de démantèlement généralisé, on est aujourd’hui dans l’improvisation permanente: l’emprunt, la taxe professionnelle. Qu’est-ce qu’un pays où les
collectivités territoriales, qui font 75 % de l’investissement national, ne savent pas le 15 novembre ce qu’elles vont pouvoir voter pour leur budget le 1er janvier, parce qu’on ne sait pas
quelles seront leurs ressources? Tout le monde critique, même la majorité. On ne sait pas où on va.
Face à un tel pouvoir, le PS devrait prospérer…
Il va mieux. Il s’est remis au travail. Il est tout entier tourné vers les Français et vers le projet qu’il doit leur proposer. Dans le tour de France que nous avons engagé, les Français viennent
très nombreux pour nous parler de la "France qu’on aime". Ils nous parlent du modèle social et de l’égalité, ils disent que la France se perd quand l’école et les hôpitaux sont affaiblis. Ils
parlent de Sarkozy comme du "maire de Neuilly" qui ne les connaît pas. Ils sont inquiets de voir si malmenées les valeurs de la France.
Et pourquoi aller vers le PS pour conjurer ce système?
Parce que nous avons la responsabilité de
porter avec la gauche rassemblée un modèle de société juste, durable et fraternelle.
Le PS a vraiment bougé?
Je le crois. Et je mets toute mon énergie pour que nous soyons au rendez-
vous. Le parti se transforme profondément, s’ouvrant sur la société, imposant le non-cumul des mandats et organisant des primaires. C’est une condition de la crédibilité du projet que nous
préparons.
Le moment "Vert" est-il passé?
Le résultat des Verts aux européennes, c’est, bien sûr, la figure de
Cohn- Bendit, européen convaincu et écologiste. Mais c’est aussi à l’époque notre image dégradée. Et des catégories populaires qui ne vont pas voter pour une Europe qui les a oubliées. J’ai pris
le succès d’Europe Ecologie comme quelque chose de positif: d’habitude, quand les gens ne sont pas contents des grands partis, ils votent pour les extrêmes.
Il n’y a plus de risque que les Verts passent devant le PS, qu’ils gagnent des régions?
Je n’ai
jamais été obsédée par un tel risque.
Un sondage de CSA pour La Chaîne parlementaire donne Strauss-Kahn devant Sarkozy au second tour dela présidentielle…
Mais il est le seul socialiste dans ce cas.